La Kapelica tranche dans le vif (et au scalpel)

par | Avr 28, 2016 | Arts&Sciences, Culture et Société | 0 commentaires

N’espérez pas trouver des oeuvres d’art accrochées aux murs de la Kapelica Gallery. Pas de tableau ni de sculpture : ce centre d’art contemporain de Ljubljana (Slovénie) privilégie les questions d’éthique sur les considérations esthétique. L’objectif de Jurij Krpan, qui dirige la Kapelica depuis sa création il y a vingt ans, est radical : interpeler les publics, poser des questions difficiles, brulantes, taboues, et faire émerger le débat de gré ou de force, en privilégiant les installations et les performances issues d’un travail d’investigation sans compromis – qu’il appelle d’ailleurs « investigative arts ». Les sciences et technologies sont au cœur de la ligne artistique  de la Kapelica, mais non pour les promouvoir ou les enjoliver  par un travail esthétique : le discours est critique, précis, sans cesse dans la prospective. Les sujets fétiches de la Kapelica vont ainsi des discours post-humanistes aux évolutions génétiques (par modification, sélection ou hybridation), et de manière générale, se concentrent sur les changement sociétaux induits par les technologies.

 

Véritable laboratoire où les formes artistiques sont liées aux expérimentations scientifiques et techniques, le centre s’est doté d’un hackerspace pour accueillir les projets numériques et électroniques, ainsi que d’un laboratoire de biohacking, pour ses très nombreux projets impliquant le vivant. Kapelica ne se limite donc pas à proposer un espace de résidence aux artistes associés : c’est un environnement complet qui y est proposé, avec des expertises techniques et scientifiques, économiques et même légales. En effet, au cours des vingt dernières années, lorsqu’une action artistique allait jusqu’à déclencher un procès, l’équipe de la Kapelica n’hésitait pas à défendre sa démarche devant les tribunaux, y voyant une opportunité  supplémentaire de propulser le débat dans la sphère publique. Ce n’est donc pas seulement aux oeuvres mais à la démarche complète que s’attache Jurij Krpan. Les œuvres présentées étant complexes, les sujets difficiles, le risque d’incompréhension est élevé. Pour éviter cet écueil, les publics sont généralement associés à l’ensemble du processus de création : phases de réflexion, réalisation technique, préparation… Ils peuvent alors mieux saisir le principe de ces « arts d’investigation » – voire y participer – et la réception des œuvres parfois ardues en est facilitée.

 

Jurij Krpan, photo ©Leon Vidic

Jurij Krpan, photo ©Leon Vidic

J’avais rencontré Jurij Krpan en 2012, lorsque je coordonnais le projet européen KiiCS au sein d’Ecsite. Pour la Kapelica Gallery, il s’agissait de leurs premiers pas dans les activités d’éducation et de médiation scientifique auprès des jeunes. « Nous n’étions pas très bons à l’époque, me confie Jurij, mais depuis nous avons appris de nos expériences. Aujourd’hui, nous proposons des programmes d’apprentissage collaboratifs sur des sujets tels que la robotique, les biotechnologies ou les objets connectés.  » Les programmes sont transversaux : la série consacrée aux antibiotiques amène les participants à fabriquer leur propre microscope, mettre en place leur incubateur, élever des bactéries… Outre la multiplicité des disciplines scientifiques abordées, les jeunes sont amenés à interpréter leurs découvertes et à élaborer un discours critique, reliant l’expérimentation scientifique aux  » arts d’investigation « .

 

En 2014, l’étudiante Spela Petric avait gagné le prix européen du projet KIICS avec son projet Slave of Love, un dispositif qui permettait de déterminer si on est amoureux en mesurant son taux d’ocytocine… Aujourd’hui, Spela Petric est une artiste accomplie, et sa performance Skotopoiesis a été présentée à la Kapelica – elle raconte tout sur cet audiolats (la chaine de publication audio de Leonardo/Olats), que je vous recommande d’écouter afin de saisir sa quête de dialogue avec les végétaux.

 

La Kapelica accompagne en ce moment d’autres artistes investigateurs. Maja Smrekar travaille à l’intersection des manipulations génétiques et de l’hybridation, et consacre son projet actuel aux chiens, espèce modifiée progressivement par le contact avec l’homme : les sélections et croisements opérés par les humains, ainsi que la modification d’alimentation lorsque les humains se sont sédentarisés, ont peu à peu créé des animaux dont la fonction a évolué avec le temps (gardien, serviteur, soutien émotionnel…). Afin de questionner notre rapport à ces animaux de compagnie, Maja Smrekar tente de les hybrider le plus possible avec notre espèce : son précédent projet l’avait amené à allaiter un chiot (elle avait suivi un traitement particulier pour amorcer la lactation), et son prochain objectif est de tenter la fécondation de l’un de ses ovules avec du sperme de chien… La question de l’hybride humain-animal est fréquemment abordée à la Kapelica Gallery, comme lorsque Marion Laval-Jeantet s’y était faite transfuser du sang de cheval.

 

Dans une toute autre approche, le designer Frank Kolkman s’est plongé dans le douloureux sujet de la chirurgie Do-It-Yourself. Face au manque de prise en charge des coûts médicaux dans de nombreux pays, de plus en plus de personnes ne peuvent avoir accès aux soins chirurgicaux dont elles ont besoin. Certains téméraires ont commencé à pratiquer la chirurgie sur eux-même… Et à se filmer pour partager leurs expériences. C’est toute une « sous-culture » de l’auto-chirurgie qui est peu à peu née via YouTube ! Or, « Frank Kolkman est designer, son métier est de trouver des solutions », me raconte Jurij. Sa solution ? Un robot chirurgien Open Source, projet qui a suscité l’enthousiasme immédiat de toute la communauté… mais qui a aussi fait découvrir à Frank Kolkman le rôle joué par de grosses entreprises de robotique médicale : fort soucieuses de maximiser leurs profits, celles-ci assurent à grands coups de brevets leur mainmise sur le secteur, quitte à en ralentir le développement et en augmenter les coûts économiques et sociaux.

 

DIY Surgery by Frank Kolkman, photo © Miha Fras

DIY Surgery by Frank Kolkman, photo © Miha Fras

 

En vingt ans, la Kapelica a su devenir un lieu reconnu dans le monde entier. La consécration est arrivée en 2008, lorsque le prestigieux festival Ars Electronica, qui ne présente généralement que des artistes (et non des institutions), a mis en lumière la Kapelica et l’ensemble de la communauté artistique qui y a grandi. Depuis, l’institution s’est ouverte à la sphère internationale, mais n’a rien perdu de son engagement. Jurij reste persuadé que les artistes ont une contribution majeure à apporter à la société : «  les artistes sont hypersensibles, ils sont des sismographes. Ils ressentent les choses avant tout le monde. Les mots peuvent décrire les choses jusqu’à un certain niveau, mais il y a des choses qui sont au delà des mots. Ces choses-là ne peuvent qu’être ressenties. Et il est essentiel que nous les ressentions d’abord, pour pouvoir les décrire et les penser avec des mots ensuite ».

 

Photo © Miha Fras

 

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